LA HIDEUR DU SACRÉ ?

LA HIDEUR DU SACRÉ ?

Comme vous vous en doutez, ce n’est pas moi qui a un tel beau style d’écriture, mais il s’agit d’un bon ami à moi, que j’admire et respecte. On a discuté l’autre  jour sur le port du vole, et on n’avait pas la même opinion. J’ai depuis reconsidéré mes propres propos, comme vous pouvez le lire ici, et j’ai voulu partager avec vous les siens, avec son accord.

Je suis athée de confession et physicien de profession. Et souvent, avouons-le, un peu anticlérical dans mes positions. Voici qui devrait me dédouaner de tout soupçon de bigoterie ou de fondamentalisme religieux. C’est pourtant avec un certain étonnement face à la phobie du sacré que j’écris cette brève tribune (en partie aussi, sans doute, parce que je suis convaincu qu’il est essentiel de penser « contre soi »).

 

Il n’est pas un instant question ici de faire le procès de la pensée religieuse. Celui-ci serait aussi naïf que pernicieux. On trouvera, évidemment, une infinité d’exemples dans l’Histoire où le religieux fut un instrument d’oppression, de régression, de perdition. On en trouvera tout autant où il fut le cadre d’une libération, d’une progression, d’une émancipation. On trouvera maints scientifiques et philosophes brimés par les carcans religieux. On en trouvera tout autant portés par la foi et soutenus par l’institution. Tout jugement à l’emporte-pièce relèverait ici d’une analyse grossière et partisane. Ce n’est pas ce que je veux ici évoquer.

 

Je constate juste, aujourd’hui, une crispation évidente de la société française face aux « signe religieux ». La condamnation du religieux (c’est-à-dire, souvent, de la religion de l’autre) est parfois le prétexte au racisme pur et simple. C’est par exemple une évidence historique avec l’antisémitisme : la haine dont les juifs ont été victimes – et dont ils sont encore trop souvent victimes, une recrudescence des agressions semblant émerger ! – a pris plus d’une fois l’apparence pernicieuse et feinte d’une opposition religieuse. Ce n’était évidemment qu’un masque et la motivation mortifère était toute autre.

 

Je considère ici des cas très différents, les situations où c’est réellement le signe religieux qui gêne. Donnons à ceux qui dénoncent ces signes le bénéfice du doute : supposons qu’ils disent vrai et que le motif annoncé de leur indignation soit sincère. Supposons qu’il n’y ait aucun racisme ni aucune malveillance, ça sera notre hypothèse. Je ne m’intéresse également qu’aux cas en compatibilité totale et rigoureuse avec la loi républicaine. Ce qui est illégal peut toujours être discuté, naturellement, mais ce n’est pas ici mon propos. Je ne parle que de signes légalement autorisés, portés dans des lieux où ils sont légitimes.

 

  1. Soit on reconnait à un signe religieux une véritable sacralité pour celui qui l’arbore. Dans ce cas, il est complexe de souhaiter le lui interdire. Le signe, alors, n’est pas juste une amulette ou une décoration, il est structurant pour celui qui en fait usage. Il lui est presque vital, au moins fondamental. En ce sens, face aux effets de mode vestimentaires, d’habitudes culturelles très versatiles, de codes jouant le rôle de marqueurs sociaux … qui sont légion dans notre espace public, il me semble que l’objet religieux devrait plutôt être respecté et considéré avec bienveillance. Il est sans doute plus « noble » – quel que soit le sens étrange qu’on donne à ce mot – de se vêtir en adéquation avec ce qu’on croit être une prescription divine que dans l’intention de briller en exhibant la dernière paire de chaussures de sport, hors de prix, que les amis n’ont pas les moyens de s’offrir. S’il est, pour celui qui en fait usage, le signe d’un lien avec une transcendance qui lui est essentielle, le respect du signe religieux s’impose presque « de fait ». Dans la hiérarchie de ce qu’il est possiblement souhaitable d’infléchir chez autrui, ce qui lui est le plus « important », tout simplement, me semble devoir être relégué en fin de liste. Une fois encore, je n’évoque ici que les comportements qui respectent les lois. (N’oublions d’ailleurs pas que les lois sur la laïcité furent en partie énoncés pour permettre et protéger la pratique de différents cultes). Toucher au sacré de l’autre n’est pas sans risque ou sans irrespect. Voire sans dimensions profanatoire. La vie d’un petit animal est pour moi plus sacrée qu’un vieux texte messianique dont je ne crois personnellement pas qu’il soit la parole de Dieu. Le fait est que la sacralité est protéiforme. Violer celle de l’autre – et la violer avec un peu de provocation et de fierté – est sans doute la pire manière possible d’envisage un commun.

 

  1. Soit on ne reconnait à un signe religieux aucune portée sacrée. Il devient alors un simple bout de bois, une simple décoration en or, un simple morceau de tissus. Dans ce cas, la crispation est moins compréhensible encore ! Qui veut s’indigner d’un vêtement ou d’un bijou ? C’est d’autant plus ubuesque que les cultures diffèrent dans leurs pratiques et, même pour une civilisation donnée, évoluent très rapidement avec le temps. Il faudrait donc que nos us et coutumes de l’instant deviennent normatifs pour tous et pur toujours ?
    On peut aussi s’indigner du « marqueur communautaire » que constitue le signe religieux. Ce n’est pas faux. Mais il ne l’est ni plus ni moins que le marqueur social que constitue, par exemple, un beau costume ou une montre Suisse. Et on sait combien ces signes d’appartenance (à la classe des riches, à la classe des instruits, etc.) jouent un rôle considérable dans les ouvertures et fermetures de possibles. Dans nos apparences, dans nos manières de parler, dans nos façons d’écrire, dans nos références, dans nos démarches, dans nos objets … tout fait signe. Tout réfère à un au-delà de ce qui se donne à voir et tout contribue à l’image que nous donnons dans l’espace public ou intime.
    On peut aussi s’indigner de ce que certains signes religieux pourraient être intrinsèquement oppresseurs pour ceux qui en font usage. (J’entends ici usage volontaire puisque s’il est forcé, il devient essentiellement illégal et doit être condamné, ce n’est pas ce à quoi je m’intéresse dans cette note.) À supposer que les schèmes d’oppressions soient clairs et universels, que nous sachions de façon non-équivoque ce qu’oppresser veut dire – ce qui est loin d’aller de soi –, alors cela pourrait être vrai, oui. Il pourrait y avoir une perte de possibles liés au port du signe (en contrepoint duquel se déploierait aussi une ouverture, évidemment). Ni plus ni moins qu’avec tant d’autres marqueurs. Les talons aiguilles qui empêchent les femmes de se mouvoir correctement et déforment leurs pieds sont – à juste titre sans doute – souvent considérés comme de terribles signes de domination masculine par les féministes. Suivant les époques, le non-port du soutien-gorge pour les femmes, par exemple, a été marqué fortement comme relevant du féminisme débridé ou, au contraire, de la soumission radicale au désir masculin. La question peut être posée, elle doit l’être !, mais elle n’est pas spécifique au religieux et elle est manifestement complexe. Il n’y a pas une contrainte mais un réseau, ou plutôt un rhizome, de contraintes et l’identification de l’oppression dominante est délicate. Laisser la parole aux concernés, encourager le travail de l’intérieur, est alors l’attitude la plus sage et la plus humble.

Le risque, le pire risque, c’est de ne pas écouter les raisons qui poussent l’autre à être autre. C’est de croire savoir ce que son signe signifie pour lui mieux que lui-même. C’est de penser qu’un signe est monolithique dans ses signifiés. Aucun ne l’est, et certainement pas le signe religieux.

 

En réalité, c’est souvent au nom de leur irrationalité que ces pratiques sont condamnées. Sans doute cela part-il donc d’un bon sentiment chez les condamnateurs. Exactement le même (mais dans l’autre sens) que celui du prosélytisme religieux qui veut convertir les infidèles. Pour leur bien … C’est assez acceptable en principe : quand on a une conviction, on tente de la répandre et de convaincre ceux qui ne la partagent pas. Chacun voit – au choix – en la partie adverse un imposteur, un sophiste, un mécréant, un illuminé … C’est le jeu usuel de l’Histoire.

 

Mais si, au lieu de le répéter une fois de plus, ce jeu de dupe, on tente de le penser sérieusement, il pourrait être opportun de constater que la rationalité a plusieurs formes. De constater que nous sommes tous les irrationnels de nos opposants. Et j’ajouterais – n’ayant pas l’arrogance de croire connaître « la vraie raison » – que dans le doute c’est la raison des opprimés qu’il faut défendre. Certes, tout ne se vaut pas et tout n’est pas autorisé, heureusement ! C’est pourquoi je n’évoque que ce qui est compatible avec la loi, que ce qui est entrepris dans cet espace de liberté qui est autorisé par la loi commune.

 

Tout engagement est circonstanciel. Il est indéniable que la mainmise du religieux sur la société a été parfois une source d’oppression drastique. Il est indéniable qu’elle l’est aujourd’hui encore en certains lieux (là, où, par exemple le renoncement au signe religieux n’est pas autorisé – encore que même cette question soit complexe puisque toute société a ses interdits, c’est un fait, et lorsque la loi se mêle avec le culte, il est « normal » que des signes religieux deviennent obligatoires, exactement comme d’autres signes sont obligatoires autre-part). Mais, aujourd’hui, en France, je crois que c’est l’hystérie – ou disons pour demeurer neutre – l’intransigeance religiosophobe qui se structure comme une oppression. Que ceux qui – quoique soient leur raisons (profondément liées à Dieu ou uniquement ancrée dans l’habitude de l’environnement) – portent un signe de leur foi soient constamment mis en demeure de s’expliquer, de se justifier, voire de notifier leur condamnation d’abominations avec lesquelles ils n’ont strictement rien à voir, pose un véritable problème.
Au nom de la pure rationalité, au sens le plus usuel, le plus scientifique, le plus « cartésien », ne faudrait-il pas condamner drastiquement quiconque prône la croissance alors même que cela – c’est presque un fait – va mécaniquement entrainer la fin du monde, la disparition de millions d’espèce, la mort de milliards d’humains ? Voilà qui serait raisonnable si l’on veut réellement sauver notre futur. Pourtant, la parole libérale est autorisée (et heureusement) : nous ne sommes pas rationnels, nous ne pouvons pas l’être, même au sein d’un système très spécifique de rationalité.

 

Du point de vue strictement éthique, ne pas respecter le choix de l’autre quand ce choix est compatible avec la loi et provient d’un acte délibéré effectué en conscience, est, au mieux, infantilisant, au pire, humiliant. Surtout quand ce choix est lié à ce qui fait profondément sens pour l’autre. Et quand bien même cette dimension morale essentielle serait occultée, d’un point de vue purement pragmatique, on peut aisément parier que ceux qui affichaient leur foi qui se voient contraints de la cacher – ou, pour référer à l’actualité, se voient même trainés dans la boue alors même que leur parole n’avait rien à voir avec la religion – ne vont pas nourrir les sentiments les plus bienveillants envers une république qui, de fait, souhaite les invisibiliser.

 

Face aux réactions démesurées qui contribuent à engendrer les monstres qu’elles entendent combattre, face aux certitudes éthiques, aléthiques et logiques, de tous bords, face aux peurs – justifiées ou non, mais paralysantes, toujours – je crois, et c’est peut-être un acte de foi, qu’il faut donner sa chance à l’autre. On perd forcément à oublier qu’il n’est pas que son signe : que derrière ce qui nous inquiète ou nous amuse, il y un corps et une âme.

Si, suivant le vieil adage, la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, n’oublions pas qu’il pourrait en être de même de la hideur.

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